Coupe du monde : le Qatargate gâchera-t-il la fête au Népal ?

Avant même le lancement de la Coupe du monde 2014, celle de 2022 occupe déjà beaucoup les esprits. Depuis plusieurs jours, les médias reparlent du Qatargate – l’éventuelle corruption, déjà évoquée par France Football en janvier 2013 – qui aurait permis au Qatar d’être élu pays organisateur de la prestigieuse compétition. Une affaire suivie de près par les Népalais.

Depuis l’annonce, en décembre 2010, de l’attribution de la Coupe du monde de 2022 au Qatar, des centaines de Népalais s’envolent quotidiennement pour Doha pour construire les stades. Mais à Katmandou, on s’intéresse d’avantage au sujet depuis une semaine. L’implication d’un dirigeant sportif népalais dans le Qatargate est revenu sur le tapis.

Le président de la fédération népalaise de football corrompu ?

En juillet 2012, Associated Press (AP) publiait le résultat d’un audit de Price Waterhouse Coopers qui gênait le football asiatique. Le rapport indiquait, entre autres, que le Qatari Mohammad Bin Hammam, aurait utilisé les comptes de Confédération asiatique de football (AFC) dont il était le président pour verser plusieurs milliers de dollars à des personnes liées à des fédérations de football d’Asie. Parmi elles, Gaurav Thapa, le fils de Ganesh Thapa – président de l’All Nepal Football Association (ANFA).

Édition du 10 juin 2014 du quotidien népalais "Republica" : encadré à gauche, l'article rapportant le pot de vin reçu par Ganesh Thapa. À droite, un article rapporte que les joueurs de cricket népalais ont enfin reçu leur prime (autre polémique dans le sport népalais) © S.H
Édition du 10 juin 2014 du quotidien népalais « Republica » – encadré à gauche, l’article évoquant le pot de vin reçu par Ganesh Thapa. L’article à droite rapporte que les joueurs de cricket népalais ont enfin reçu leur prime après la Coupe du monde de mars dernier (autre polémique dans le sport népalais) © S.H

L’audit rendu public par l’agence de presse américaine soulignait un virement $100,000 (74.000 euros) effectué en 2010 sur le compte de Gaurav Thapa, alors membre de l’AFC. Le président de l’ANFA avait tout de suite réagi en affirmant que cette somme avait été empruntée à son « ami proche », Mohammad Bin Hammam, pour des raisons personnelles.

En juillet 2011, le même Bin Hammam est ensuite banni à vie du football par la FIFA après avoir tenté d’acheter des voix pour son élection à la tête de l’organisation.

« Stratégie machiavélique« 

Deux ans après les révélations d’AP, le scandale ressort cette semaine et vient ternir l’image du football népalais. Deux quotidiens népalais rapportent une enquête du Sunday Times : Ganesh Thapa aurait reçu £115,000 (85.000 euros) en deux virements (mars et août 2010) de Kemco, une société appartenant à Mohammad Bin Hammam.

Selon l’hebdomadaire britannique, cité par les journaux de Katmandou, cette somme aurait été versée pour s’assurer que Ganesh Thapa appuierait le Qatar pour sa candidature à l’organisation de la Coupe du monde 2022.
[Traduction maison]

« Les fichiers de la FIFA montrent qu’une diplomatie autoritaire, des prodigalités extravagantes et une stratégie machiavélique a joué un rôle crucial pour garantir les votes d’Asie. Des bordereaux de transfert et des courriels révèlent également que Bin Hammam a effectué des virements totalisant $1,7M aux dirigeants du football d’Asie.« 

« Ganesh Thapa ? Pas un bon président« 

Autour des terrains de futsal de Katmandou, les réactions sur le sujet sont animées. Bimal, étudiant de 19 ans, pense que ce ne sont que des rumeurs. Mais son ami Manish est persuadé que c’est vrai. Il soupire et admet ne pas porter le président de l’ANFA dans son cœur : « Ganesh Thapa n’est pas un bon président. Ça fait trop longtemps qu’il est là ». C’est-à-dire presque 20 ans – sans oublier qu’il est l’un des cinq vice-présidents de la Confédération du football asiatique depuis janvier 2011.

En parlant des travailleurs népalais actuellement au Qatar, Manish soutient que le pays du Golfe est aussi à blâmer. « La Coupe du monde est un événement important, mais ça ne vaut pas la vie de centaines de personnes », lâche-t-il subtilement avant de me dire de regarder le reportage d’ESPN sur la Coupe du monde au Qatar, posté le 25 mai 2014.

Avec Bilal, 20 ans, la conversation arrive vite sur les problèmes de ses compatriotes au Qatar. « En acceptant cet argent, Ganesh Thapa a voté pour la mort de centaines de Népalais », critique-t-il. Et on estime qu’ils seront 2.000 à mourir sur les chantiers de Doha jusqu’à 2022.

À côté de lui, Saugat, étudiant en Business Management à la Reva University en Inde est plus critique sur la corruption qui gangrènerait, selon lui, tous les sports au Népal. « Il n’y a pas de doute là-dessus : Thapa a pris l’argent ! Regarde l’état du foot au Népal. On n’a même pas de terrain pour jouer. Il n’y a qu’un stade ! s’exclame-t-il. Heureusement que des initiatives privées ont emmené le futsal ».

Saugat, 20 ans, étudiant en Inde est révolté par l'attitude des dirigeants du football népalais © S.H
Saugat, 20 ans, étudiant en Inde est révolté par l’attitude des dirigeants sportifs népalais © S.H

Saugat s’emporte et regrette que le football n’ait pas le soutient qu’il mérite par les dirigeants de son pays. Évoluant au poste de milieu défensif pour la Reva University, il m’assure que les Indiens n’ont pas leur place dans cette équipe. « Il n’y a que des Népalais, parce qu’ils sont tellement bons ! », s’exclame-t-il.

Il espère tout de même que la récente signature du Népalais, Bimal Gharti Magar dans le club belge d’Anderlecht, encouragera les dirigeants à mettre plus de moyens dans le sport. Mais après quelques minutes, il prend un ton défaitiste : « Tu sais, même moi je participe à mon niveau à toute cette corruption ».

Les autorités népalaises ferment les yeux

Dans son édition du 5 juin 2014, « Envoyé spécial » diffusait Qatar, les forçats de la coupe du monde. Dans un reportage de 26 minutes, on voit les conditions de vie épouvantables des Népalais à Doha, avant d’apprendre qu’ils sont plus de 600 à être y décédés et d’assister à la tristesse des familles des défunts.

À la fin du reportage, le journaliste Pierre Monégier explique que les autorités népalaises ferment les yeux sur les conditions de travail dramatiques au Qatar parce que les travailleurs expatriés rapporterait 3 milliards € au Népal (soit un quart du revenu national). Quelques citoyens lambda ont à peu près la même attitude.

Si les jeunes népalais que j’ai rencontrés sont outrés par la tournure que prend l’organisation de la Coupe du monde 2022, certains de leurs aînés semblent plus détachés. Rakesh, le gérant d’un futsal de Katmandou n’est pas au courant de l’affaire Ganesh Thapa et ne veut pas en entendre parler. Rojesh, gérant d’un autre futsal, manifeste une indifférence déconcertante par rapport à ses compatriotes séquestrés à Doha : « C’est la Coupe du monde. Je ne vais pas laisser ce genre de débat gâcher cette fête ».

Et moi face à tout ça, je ne suis pas mieux que Rakesh ou Rojesh. Je me sens aussi tiraillé que John Oliver.

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