Cameroun : Parlement 9, Eto’o et la défaite des Lions

REPORTAGE | Dans ce bar situé à New-Bell à Douala, quartier d’enfance du capitaine des Lions indomptables Samuel Eto’o, la rencontre Cameroun-Mexique de vendredi a été vécue comme la première manche d’une guerre perdue, par des supporters amis de la star. Qui ne se découragent pas pour autant…

La moto vient de me déposer devant le Parlement 9. « Voilà ce célèbre bar. Tu vois, Samuel Eto’o est partout ici !», me lance le moto-taximan, sourire amusé aux lèvres. Je règle ma course et descends de l’engin, le regard tourné vers le lieu.

Sur une petite plaque accrochée à l’entrée de la buvette, l’image de Samuel Eto’o Fils saute aux yeux. Il est vêtu du maillot de l’équipe de Chelsea. Sur une autre plaque plus grande, son nom est visible partout : le Parlement 9 est entouré de part et d’autres par « avant-centre Samuel Eto’o Fils ». Le bar appartient à Joseph Billong, alias Diallo, ami d’enfance du capitaine des Lions.

« Eto’o m’a beaucoup aidé financièrement, comme d’autres jeunes du quartier ici présent », me confie Diallo, entre deux services. 

Une première mi-temps dans l’assurance

L’intérieur de la buvette est bondé. Les regards sont tournés vers les deux postes de télévision accrochés au mur. Le premier match des lions indomptables à la coupe du Monde 2014 contre le Mexique vient de débuter.

« On va gagner le Mexique. Je suis sur que notre fils Samy doit nous montrer les griffes des lions blessés», ne cesse de répéter un homme, tout en sirotant sa bouteille de bière.

« Nous allons gagner », répètent les autres. Sur l’écran, Samuel Eto’o vient de prendre le ballon. « Ooooh Samy. Vas-y, vas-y !», crie les uns et les autres. « Wèèè Eto’o », entend-on quand le ballon est en possession des Mexicains. « Pourquoi vous tremblez ? Nous allons gagner. Dos Santos c’est qui ? C’est un mouilleur », lance un trentenaire, vêtu du maillot de Samuel Eto’o. Des causeries en langue Bassa – la langue maternelle du capitaine des Lions – s’enchaînent alors. « Calmez-vous ! Il faut suivre le match !», fulmine une dame assise à l’entrée.

L'intérieur du bar est plein à craquer. Les regards sont tournés vers le poste de télévision. Crédit photo: Josiane Kouagheu
L’intérieur du bar est plein à craquer. Les regards sont tournés vers le poste de télévision. Crédit photo: Josiane Kouagheu

Les regards se tournent à nouveau vers les écrans. Le Cameroun vient de marquer. Tout le monde se lève et se met à chanter. « But oooo. But oooo. But oooo », entend-on. « L’arbitre a refusé. On était hors-jeu », lance un petit garçon à haute voix. Le calme est revenu. De nombreuses personnes ont rejoint le bar. L’entrée est pleine de monde. Les chaises sont occupées. « Pourquoi il a refusé ? Il n’avait pas le droit », s’énerve un supporter, visiblement ivre. « Calme-toi. Les Lions vont marquer en deuxième mi-temps. Ayons la foi », tempère un autre, un chapeau vert-rouge-jaune à la tête.

Samuel Eto'o est la vedette. Crédit photo: Josiane Kouagheu
Samuel Eto’o est la vedette. Crédit photo: Josiane Kouagheu

Des supporters-entraîneurs-arbitres

Dans le bar, on joue le rôle de l’entraîneur et de l’arbitre. « Mais, pourquoi ce maudit arbitre ne siffle pas. Et notre entraineur : il est où ? Mais qu’il se lève et demande à ses joueurs de jouer au ballon. Eto’o ne peut pas tout faire seul », gronde presque un supporter qui m’explique que Samuel Eto’o est son « frère et ami ». Il me confie entre deux gorgées de bière et le regard fixé sur le poste de télévision : « C’est Eto’o qui m’a aidé à avoir ce que j’ai aujourd’hui ». Il n’a pas le temps d’en dire plus car le Mexique vient de marquer un but. « Oh non. Noooooon ce n’est pas possible. Nooooon », se lamente-t-il. Pas pour longtemps en tout cas. Le but est refusé. « Ces Mexicains ne peuvent rien », dit-il tout sourire. L’ambiance est la même jusqu’à la fin de la première période.

Après la première mi-temps. On doute un peu. Les dames tremlent un peu. Crédit photo: Josiane Kouagheu
Après la première mi-temps. On doute un peu. Les dames tremblent un peu. Crédit photo: Josiane Kouagheu

Diallo et les autres, tristes, mais pas découragés

Pause : on bavarde et on fait des pronostics sur la deuxième mi-temps. Tout le monde presque est debout, boisson en main. « On va gagner », « Nous allons aller jusqu’à la finale », « Je vous ai déjà dit que je ne voyais personne qui pouvait nous dépasser », « Eto’o ou Mbia vont marquer ce sera un but contre zéro », peut-on entendre entre autres.

Quinze minutes plus tard, tout le monde se rasseoit. Les bruits ont cessé. On regarde le match. Stéphane Mbia a la balle, il dribble des défenseurs. On crie dans le bar. « C’est lui qui a gagné l’Europa cette année. Ce petit est trop fort », se réjouit un supporter, maillot et bracelet aux couleurs des Lions. Sa joie est de courte durée. Le Mexique a marqué. Un silence de mort s’installe. Le bar se vide petit à petit. Il ne reste plus que quelques courageux.

Au fur et à mesure, on demande le temps qui reste. 10 minutes… 7 minutes… 5 minutes… « On aura peut-être 5 minutes de temps additionnel. On pourra marquer», espère un autre supporter… Finalement, l’arbitre assistant annonce deux minutes de temps additionnel. Les courageux se lèvent à tour de rôle et quittent le bar. « On m’a tuée. Mon Dieu. Pourquoi Seigneur ? », lâche une supportrice, les yeux pleins de larmes. « On m’a opérée !», s’exclame une autre.

Cette supportrice n'en croit pas ses yeux. "Les lions ont perdu?". Crédit photo: Josiane Kouagheu
Cette « supportrice » n’en croit pas ses yeux. « Les Lions ont perdu ? ». Crédit photo: Josiane Kouagheu

Les amis du « pitchicti » qui ont promis de me parler ont disparu. « La défaite fait mal. Je ne peux rien te dire. Samuel était avec nous en décembre 2013 dans ce bar », m’explique l’un d’eux. Je m’apprête à partir lorsque qu’un homme, la cinquantaine bien tassée, assis sur une chaise, la tête entre les mains me lance, le ton triste : « Mon fils Samuel m’a pourtant envoyé une lettre ce matin où il me disait qu’avec ses coéquipiers, ils allaient se battre comme des fauves de la forêt ». « Ce n’est pas seulement à toi répé [ndlr : jargon pour dire père]. Tout le Cameroun l’a reçue. On a encore deux matchs. On doit se battre », répond un adolescent, l’air malheureux.

Sur les tables et à même le sol, des bouteilles de bière et de jus (la mienne aussi), à peine entamées sont visibles. Le bar s’est vidé. La défaite des lions sonne comme une défaite de guerre ici. « Il nous reste encore deux matchs. Les lions peuvent encore gagné. Eto’o est là », me souffle Diallo, larmes aux yeux.

Josiane KOUAGHEU, Mondoblogueuse à Douala

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