Voir le football anglais et mourir

BILLET D’HUMEUR | Après deux semaines de compétition, les matchs de poules du Mondial 2014 sont terminés. La compétition aura un goût amer avec l’élimination de l’Angleterre que je supporte sans relâche depuis 18 ans. Peut-être est-ce le moment de retrouver un peu de lucidité pour choisir une nouvelle équipe à suivre ?

« Frank ! Puisque tu vas dériver vers la MLS, je te donne l’occasion de jouer ton dernier match de Coupe du monde. Et tu auras le brassard ! ».
C’est comme ça que j’imagine Roy Hodgson, debout devant ses 23 joueurs, s’adressant à Frank Lampard avant le match du mardi 24 juin contre le Costa-Rica.

Et comme il avait déjà traversé l’Atlantique, Lampard n’a pas attendu le début de la MLS. Lors du dernier match de l’Angleterre dans ce Mondial 2014, il nous a montré qu’il était bel et bien un footballeur en perdition.

England ! England ! England !

Ça fait 18 ans que je suis avec une passion démesurée les Three Lions. Par candeur ? À cause de mon ignorance du football (Existe-t-il vraiment d’autres championnats à part l’English Premier League ? Un jour, on m’a même dit que je supportais « l’ancien colon ».

Ce n’est même pas par imitation : dans ma famille, on supporte les Bleus, la Squadra Azzura et la Seleçao. Comprenez-nous, pauvres Mauriciens, qui n’avons pas encore eu notre pays représenté en Coupe du monde.

Cette ferveur a commencé en 1996, quand l’Angleterre recevait le Championnat d’Europe. « Football’s coming home !», disait alors l’hymne officiel de l’équipe d’Angleterre. C’était une purée sucrée que seule la britpop est capable de nous fourguer. Elle m’avait pourtant ému et m’avait laissé imaginer Alan Shearer en train de brandir le trophée européen.

C’est cette année que j’ai découvert Paul Gascoigne, un personnage que j’ai tout de suite admiré. Mes oncles m’ont parlé de ses larmes après avoir reçu un carton jaune contre l’Allemagne en demi-finale du Mondial 90, synonyme d’une suspension en cas d’éventuelle finale (l’Angleterre avait finalement perdu contre la Mannschaft). J’ai eu du mal à croire que cet ogre avait pu pleurer pendant un match.

Des ennemis ? Le football allemand…

Six ans plus tard, c’est encore contre les Allemands que les Anglais sont tombés en demi-finale de l’Euro 96. J’ai alors détesté le foot allemand, décidant que c’était « ennuyeux » sans savoir ce qu’était vraiment le foot chiant – je ne connaissais pas encore le tiki-taka espagnol.

C’est en 1998, que j’ai compris que j’étais un fan « die hard » des Three Lions. Dès le début de la compétition, j’avais été envahi par une mystérieuse excitation. Je rêvais des matchs et ils continuaient à me préoccuper quand j’étais en classe.

Une espèce de voyant avait publié ses prédictions dans un journal mauricien : l’Angleterre allait gagner la Coupe du monde. J’y avais cru. Lors du tournoi, j’étais béat en voyant Glenn Hoddle prendre des notes pendant les matchs. C’était la première fois que je voyais un entraineur avec un stylo et je me suis dit qu’il devait être très intelligent, un fin tacticien.

… et le football argentin !

Michael Owen était alors apparu comme le nouveau petit héros du foot anglais. Mais Diego Simeone est venu gâcher la fête en s’écroulant après avoir été heurté par une aile de pigeon de David Beckham. J’en ai voulu au Spice Boy. Si c’était vraiment pour blesser, j’aurais préféré qu’il mette un bon coup de crampon dans la face : Simeone n’aurait pas eu besoin de simuler et le carton rouge aurait été justifié. J’ai pleuré le soir de ce match.

Le lendemain, on m’a parlé de la « Main de Dieu » de Maradona. Je n’avais que huit mois à l’époque de Mexico86 et (je le rappelle) je ne suis pas Anglais. Je n’avais donc aucune raison d’avoir de la rancœur par rapport à cette histoire. Mais je me suis senti très concerné. J’ai décidé de haïr le foot argentin aussi. Le passage de Tevez à Manchester United et la gueule sympathique de Messi n’y auront rien changé.

Nouvelle déception en 2002

Évidemment, je n’ai pas été triste que l’Albiceleste soit coincée à la phase de poule en 2002. Surtout que Beckham marqua un penalty contre eux dans ce groupe F. J’ai ensuite tremblé au début du quart opposant l’Angleterre au Brésil. Le peu d’espoir qui était né après l’ouverture du score par Owen était très vite retombé après l’égalisation de Rivaldo avant la pause. Et quand le moustachu David Seaman s’est laissé avoir par un lob de Ronaldinho, je n’ai même pas voulu regarder la fin du match.

Heureusement, toute ma peine avait été oubliée grâce au fou rire que j’ai eu en entendant un commentateur français qui disait que le Sénégal, arrivé jusqu’en quart de finale de la compétition, était l’équipe « la plus française du tournoi parce que beaucoup de Sénégalais [jouaient] en Ligue 1 ». Tous les moyens sont bons pour s’accrocher.

L’envie (provisoire) d’être un hooligan

En 2006, la tristesse de 1998 s’est transformée en rage. Je ne comprendrai jamais comment CR7 a osé influencer l’arbitre pour mettre un carton rouge à son coéquipier d’alors, Wayne Rooney (surtout que la faute n’était pas très évidente). Pendant quelques heures, j’ai eu envie d’être un hooligan et de casser des União Metalo-Mecânica. Mais je suis resté enfermé dans l’appartement aixois où je squattais et j’ai bu une bière.

La rage a très vite été calmée par la non-qualification de l’Angleterre pour le Championnat d’Europe 2008. Petit à petit, cet abattement laissera la place au doute.

Mon fanatisme imperturbable a été remis en question pendant le Mondial en Afrique du Sud. Je me suis alors réconcilié avec le foot allemand en voyant la supériorité des joueurs de Joachim Löw. Pour moi, ils méritaient de gagner le Mondial 2010, mais Paul le Poulpe en avait décidé autrement. Pour une fois, j’avais admis que l’Angleterre n’avait ni le niveau, ni le mérite d’aller plus loin.

2014, notre année… et puis non

Enfin, pendant les deux années où j’ai vécu à Madagascar, j’étais relativement coupé de l’euphorie footballistique. L’Euro2012 ne semblait pas très intéressant. J’avais suivi attentivement le premier match des Anglais contre les Bleus – j’étais d’ailleurs le seul fan anglais dans un bar de Nosy Be rempli de Malgaches supportant « l’ancien colon » et quelques Français.

J’ai tout de même eu un petit regain d’assurance cette année. Je pensais que 2014 allait être la nôtre. L’English Premier League est tellement populaire au Népal qu’il y a beaucoup de fans des Three Lions à Katmandou. Je me suis vite senti accompagné, faisant partie d’une grande famille. En plus les joueurs anglais avaient été convaincants pendant la phase des qualifications.

Mais j’ai senti que tout dégringolait lors des matchs de préparation. Après le nul contre le Honduras, je me suis demandé s’il fallait vraiment attendre des merveilles de Roy Hodgson.

Pour le match contre l’Italie, j’ai rejoint des amis népalais au FC Sports Bar de Jhamsikhel à 3h45 du matin (foutu décalage horaire). J’avais acheté un maillot anglais à NRs 600 (4€60) et j’étais à bloc. La déception a été violente. Rooney m’a semblé peu déterminé (peut-être qu’il faut vraiment abandonner la Champions League les années de Mondial…)

Pour le match contre l’Uruguay, je suis allé seul jusqu’à Thamel pour me glisser dans le Purple Haze, rempli de fans de l’Angleterre. Je portais toujours le maillot et il s’est produit quasiment le même scénario que contre l’Italie.

15 juin 2014 (3h45 du matin), FC Sports Bar de Jhamsikhel - de g. à d : Prasharya, Rabin, Veenod et un mauricien © Amit, le serveur du FC Sports Bar
15 juin 2014 (3h45 du matin), FC Sports Bar de Jhamsikhel – de g. à d : Prasharya, Rabin, Veenod et un mauricien © Amit, le serveur du FC Sports Bar

Après que ma frustration m’ait poussé à maudire Rooney, Gerrard, Sterling et surtout Roy Hodgson, je me suis demandé ce que pouvaient bien ressentir les vrais Anglais.

« Arriving after elimination ? Priceless… »

Le mardi 24 juin, mon meilleur ami, aussi fan de l’équipe d’Angleterre n’avait « pas le cœur à regarder » leur match contre le Costa-Rica, m’a-t-il écrit depuis l’île Maurice. Même si moi j’ai voulu aller au bout de la torture, je ne suis pas sorti : enfermé chez moi, je me suis servi un Ricard pour regarder le match avec un décalage entre le son et l’image (grâce au mauvais streaming).

Même si je ne m’attendais pas à un réveil spectaculaire des Anglais, j’ai été extrêmement déçu par leur jeu. J’ai regretté que Hodgson fasse autant de changements pour ce dernier match sans enjeu alors qu’il aurait dû en faire quelques-uns dès le deuxième. J’ai saoulé ma femme avec des commentaires inutiles (c’est prouvé : les joueurs et entraîneurs n’entendront jamais nos cris lorsque nous sommes devant l’écran) pendant le match.

24 juin 2014, Estádio Mineirão, Belo Horizonte - Supporteurs anglais lors du match Costa-Rica vs Angleterre (capture d'écran)
24 juin 2014, Estádio Mineirão, Belo Horizonte – Supporteurs anglais lors du match Costa-Rica vs Angleterre (capture d’écran itv Sport)

C’est fou comme je peux prendre à cœur ce genre de choses. J’ai mis 2 ans pour pardonner à CR7 (comme si qu’il avait besoin de mon pardon) le coup qu’il a fait à Rooney en 2006. Parfois je prie sérieusement avant que Gerrard[1] tire un coup franc. Il arrive que je me demande si mes actions (porter le maillot ou pas, regarder le match ou pas) n’ont pas une incidence sur la performance des joueurs anglais.

Et maintenant, on supporte qui ?

Rabin, un Népalais avec qui j’ai regardé Angleterre-Italie m’a dit : « maintenant je supporte les Pays-Bas, parce que mon équipe est éliminée. Et toi ? » Mais quelle autre équipe veut-il que je supporte ?

Ces petits fourmillements que j’ai quand ils entrent sur le terrain, cette façon que j’ai de réagir impulsivement, les larmes après une défaite. Aucune autre équipe ne me fait ça (à part le Club M et Manchester United, bien sûr). Pas la France, pas l’Italie, pas le Brésil – même pas Sur la route de Madison. Je ne cherche plus à comprendre : ces joueurs me font vibrer et c’est bien comme ça.

Je me demandais ce que devaient penser les vrais Anglais après la défaite contre l’Uruguay. Ce mardi 24 juin, j’en ai eu un aperçu. J’ai entendu ces supporteurs dans le stade s’époumoner à chanter l’hymne national britannique. Je me suis posé la question : si les Bleus avaient été dans la même situation (sûrs d’être disqualifiés), est-ce que les supporteurs français auraient chanté La Marseillaise avec autant d’entrain ?

Ces Anglais ont encouragé leurs joueurs tout au long du match. Ça m’a rappelé que les supporteurs mancuniens n’avaient pas arrêté de chanter « 20 times » alors que les Red Devils étaient menés 3-0 contre Liverpool en mars dernier.

C’est ça qui rend le foot anglais beau à mes yeux. La capacité de me hérisser les poils alors que je suis devant une télévision à des milliers de kilomètres du stade où a lieu le match. Et en Premier League, on ne lance pas de banane à un joueur et on n’imite pas le cri des singes.

Un jour, j’irai vraiment poser mes fesses sur un siège de Stretford End pour encourager les Red Devils. Mais avec ce que me fait le foot anglais à distance, j’ai peur de faire une crise cardiaque dès l’entrée des joueurs sur la pelouse.


[1] Mes amis fans de Manchester United m’en voudront peut-être, mais pour moi Steven Gerrard est un grand joueur, respectable et admirable. Tout grand fan des Red Devils que je suis, j’ai été triste que le dernier championnat lui passe sous le nez – surtout pour que ce soit City qui en profite.

2 réflexions sur “ Voir le football anglais et mourir ”

  1. je me suis vraiment retrouvé dans ton article… pourquoi j’aime la France, Arsenal, etc.
    Un peu dur avec le tiki-taka quand même… et waooo, Gascoine.. as-tu lu l’édition de l’Equipe Explore « Looking for Gazza »?

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