Brésil-Allemagne : au Népal, on « supporte le beau jeu »

Il est 1 heure du matin, Katmandou s’éveille. Alors qu’à 21 heures ma petite rue est déjà plongée dans la nuit noire, ce mercredi 9 juillet aux petites heures du matin, les fenêtres de quelques maisons laissent passer les éclairages animés des télévisions. On s’apprête à regarder le Brésil se faire battre par l’Allemagne. Ici, tout le monde le sait, tout le monde l’attend. Même les Népalais qui ont eu une jaunisse subite depuis le début du Mondial.

Pour cette demi-finale entre la Seleçao et la Mannschaft, j’ai décidé d’abandonner les bars semi-mondains pour une ambiance plus populaire.

Ça fait une semaine que je vois qu’un groupe regarde les matchs à côté du temple dédié à Sarasvati, la déesse de la connaissance, en face du supermarché Big Mart de Jhamsikhel, Lalitpur. J’ai opté pour ce lieu sans trop savoir à quoi ressemblerait l’ambiance.

Le problème de la mousson

Dans l’après-midi du mardi 8, j’y suis passé pour me faire confirmer que le match y sera projeté.  Pendant qu’il traficotait des câbles, Bibke m’a conseillé d’arriver à 1h30 pour avoir de la place en précisant que ces projections sont organisées par le Saraswoti Yuva Parivar Social Club.

9 juillet 2014, Saraswoti Yuva Parivar Social Club de Jhamsikhel, Lalitpur - Le vidéoprojecteur affiche "No Signal" sur le mur-écran © S.H
9 juillet 2014, Saraswoti Yuva Parivar Social Club de Jhamsikhel, Lalitpur – Le vidéoprojecteur affiche « No Signal » sur le mur-écran © S.H

À 1h36, il y a une centaine de personnes dans cette salle ouverte sur un court de badminton en plein air. Mais rien sur le mur blanc qui va servir d’écran. Un jeune garçon essaie de bien orienter le vidéoprojecteur, mais ce n’est pas là le problème. C’est la mousson. Et comme à chaque fois qu’il pleut, le fournisseur de télévision par satellite du Népal, Dish Home ne reçoit pas de signal.

Je n’ai pas envie de manquer une seconde de ce match et je me dirige à Dhunge dhara, à environ 200 mètres. Ici les images sont bien projetées sur une bâche blanche qui donne de sales reflets qui me piquent les yeux. Seuls deux gars sont assis à la « terrasse » couverte d’une petite boutique. Le bruit de la pluie sur la tôle couvre les commentaires. Mais on ne va pas chipoter. Quand je demande aux duo spectateur si je peux me joindre à eux, on me répond : « Bien sûr, mon frère ».

9 juillet 2014 à Dhunge dhara, Jhamsikhel - On apprécie un Bollywood en attendant le coup d'envoi de ce Brésil-Allemagne © S.H
9 juillet 2014 à Dhunge dhara, Jhamsikhel – On apprécie un Bollywood en attendant le coup d’envoi de ce Brésil-Allemagne © S.H

Les hymnes nationaux résonnent. David Luiz et Julio Cesar brandissent le maillot de Neymar. Je trouve ça ridicule. Premièrement, Neymar ne m’a jamais impressionné dans cette Coupe du monde. Deuxièmement, ces niaiseries à l’eau de rose m’exaspèrent. Ils se sont crus dans Mighty Ducks ou quoi ? Je tends l’oreille, mais n’entends pas les violons.

Dédier la troisième place à Neymar ?

On peut trouver tous les torts qu’on veut à Lance Armstrong. Mais au moins lui il avait attendu de franchir la ligne d’arrivée de Limoges sur le Tour 1995 en tête pour faire une dédicace émouvante à son coéquipier Casartelli, mort sur l’étape précédente. Si le samedi 12 juillet les Brésiliens décident de jouer au foot au lieu de jouer la comédie, peut-être qu’ils pourront dédier leur troisième place à Neymar en battant l’Argentine.

À en juger leurs réactions sur les différentes actions de ce début de match, je suppose que mes deux compagnons supportent l’Allemagne. Quelques passants viennent s’abriter de la pluie sous la tôle de notre « terrasse » et en profite pour regarder le match. Au premier but de Müller, il n’y a plus de doutes : les cris de joie montrent que les propriétaires des lieux sont pour les Allemands. Ceux qui nous ont rejoint aussi, même s’ils sont moins démonstratifs. S’ensuit le festival de buts pendant six minutes. Pour célébrer chacun d’eux, les supporteurs tapent sur le rideau métallique de la boutique.

À la 28e du match, une fourgonnette s’arrête près de notre boutique-cinéma. Le chauffeur jette un coup d’œil au score et hurle « Geemanyyyyyy ! » en redémarrant. Il manque le but de Khedira de quelques secondes. Dix minutes avant la pause, c’est un taxi qui se gare à côté de nous. Comme dans un drive-in américain, il reste dans sa voiture pour suivre le match.

À la mi-temps, je décide de repartir du côté du temple Sarasvati. Bien que le spectacle télévisuel soit fort, j’ai envie d’un peu plus d’ambiance.

Pleurs brésiliens, rires népalais

Il pleut moins. Quand j’arrive au Saraswoti Yuva Parivar Social Club, Peter Shilton et Mikaël Silvestre (qui semble très tendu, haut perché sur son tabouret), projetés sur le mur, nous gratifient de leurs analyses. Sous le préau tout le monde s’en fout. Avec 5-0 à la mi-temps, pas besoin d’avoir été latéral gauche de Manchester United pour comprendre que les Brésiliens sont dans la merde.

La deuxième période reprend et on éteint les lumières. Silence dans la salle. Les spectateurs ici sont nettement plus attentifs que dans les bars. Pas de bruit de verres et de bouteilles non plus, mais il y a tout de même une forte odeur d’alcool.

Là aussi, j’ai l’impression qu’on est plus pour les Allemands. Mais quelque soit le sens de l’attaque, il y a toujours des exclamations dans le public. Ils applaudissent les belles actions. On se moque quand même beaucoup des Auriverde : à chaque fois qu’on voit le ralenti d’un Brésilien grimaçant et des supporteurs en pleurs dans les gradins, les spectateurs du Saraswoti Yuva Parivar Social Club rigolent. Le commentateur anglais de la chaîne indienne Sony Six aussi n’est pas tendre avec la Seleçao. « Scolari cherche un endroit où se cacher » est le genre de commentaires qu’on peut entendre en début de cette deuxième période.

Les acclamations sont bruyantes devant ce mur-écran à la sortie de Klose qui est remplacé par André Schürrle. Dix minutes, nouvel éclat pour célébrer le but du nouvel entrant. Les mêmes cris se font entendre, encore dix minutes plus tard.

« Je supporte le beau jeu »

Lorsque Oscar marque son but à la 90e minute, les cris retentissent avec la même intensité. À moins qu’il y ait autant de fans du Brésil que de fans de l’Allemagne ce soir (ce qui m’étonnerait), je crois que les Népalais aiment voir des buts, quelque soit l’équipe qui marque. C’est quelque chose que j’avais déjà remarqué lors du match Brésil-Mexique. Au Purple Haze, j’observais un téléspectateur qui était animé autant par les attaques brésiliennes que celles des Mexicains. « Je supporte le beau jeu », m’avait-il expliqué.

À la fin de cette première demi-finale du Mondial 2014, le public du Saraswoti Yuva Parivar Social Club applaudit respectueusement et pousse quelques gentils cris. La lumière se rallume pour que je constate qu’il n’y a qu’une dame dans la salle.

Le comportement des téléspectateurs présents m’a rappelé celui des Nosybéens. On ne reste pas sur place pour débriefer. On rigole un peu, on se sert la main et on rentre chez soi. Et c’est toujours comme ça même après un match diffusé dans un bar. J’apprécie cette attitude népalaise : on profite du « beau jeu » et on en reste là.

Bien sûr, j’aime bien ces moments où l’on refait le match aussi. Mais quand ce sont des analyses pompeuses à la Roustan, ça me donne mal au crâne. Pour ça, je préfère le pragmatisme et le ton décalé de So Foot. Avec eux, mes impressions peuvent aussi bien être confirmés que mes mauvais jugements éclairés.

Özil trop poli, le canular Fred

L’éclairage c’est pour Özil. Je croyais qu’il avait perdu son mojo à cause des mauvaises ondes du côté de Highbury. Mais So Foot voit plus juste :

Özil (6,5) : Le type trop poli pour enfoncer le clou. A coup sûr, Mesut est le genre d’homme à ne pas oser prendre la dernière olive dans le pot alors qu’il en meurt d’envie.

La confirmation c’est pour le n°9 brésilien dont la présence dans le onze de départ reste une surprise pour tout le monde :

Fred (2) : Au cas où les Brésiliens ne saignaient pas assez des yeux en le voyant sur la feuille de match, le réalisateur inflige ses courses au public sur l’écran géant. Il fallait prévenir tout le monde si le type est le Rémi Gaillard local, parce que c’est de loin le plus beau canular de l’année.

Tout est dit.

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