Stéphane Huët

La Coupe du monde et les Népalaises

« C’est compliqué » pourrait être le statut Facebook idéal pour résumer la situation amoureuse entre les filles et le football. Une relation qui m’a donné l’occasion d’assister à des débats toujours très animés en France, à l’île Maurice ou Madagascar. Et comment ça se passe au Népal ? (Crédit photo : Stéphane Huët)

Il paraît que la Coupe du monde 2014 a été « la plus sexiste de l’histoire ». C’est Matt Gaw qui l’écrit sur telegraph.co.uk (traduction sur le site de Courrier International). Ce journaliste britannique regrette que les supportrices soient « réduites à des clones de jolies nanas en maillot ».

« Montrez-nous des jolies filles !«

Il n’a pas tort. Pendant le match Argentine-Suisse, un téléspectateur à côté de moi s’est exclamé « montre-nous des jolies filles : on se fait chier à voir ce qui se passe sur le terrain ».

Je ne vais pas prétendre avoir été outré. J’ai souri en entendant cette phrase. En plus, moi aussi je me faisais vraiment ch*** devant ce huitième de finale. On se souvient aussi de la « Bellissima » de qui on a un peu parlé après le match Uruguay-Colombie.

Des filles pleins les magazines népalais

Certains médias népalais ont recours aux mêmes méthodes. Quasiment tous les magazines anglophones qui ont fait leur « Une » sur la Coupe du monde avaient des filles en couverture. En feuilletant ces publications, j’ai remarqué que les articles n’avaient absolument aucun rapport avec la mise en scène de leur première page.

Couvertures de trois mensuels népalais pendant la Coupe du monde 2014. De g. à d. : Living, Wave et Vida © S.H
Couvertures de trois mensuels népalais pendant la Coupe du monde 2014. De g. à d. : Living, Wave et Vida © S.H

Un article de Wave détaille les raisons pour lesquelles le Népal n’ira jamais à la Coupe du monde. Les dix pages sont rafraîchies par des photos de filles avec le visage peint aux couleurs de quatre grandes nations du foot  – Italie, Brésil, Argentine et Allemagne – et du Népal.

Dans Living, les photos des filles portant des maillots d’équipe du Mondial sont simplement légendées par le nom et l’âge du modèle, sa courte biographie, l’équipe qu’elle soutient et sa réponse à la question : « Qu’est-ce qu’un mec doit avoir pour la séduire ? ». Je ne suis pas sûr que ça ait vraiment un rapport avec la Coupe du monde.

Enfin, le modèle Niti Shah a l’occasion de dire que pour elle, « le foot c’est un grand moment de rassemblement » en deux lignes au milieu de six pages de photos dans Vida.

Movers & Shakers du groupe Kantipur Publications a même rajouté un peu de boue pour donner un côté érotique du mud fight (via Kantipur)
« Movers & Shakers » du groupe Kantipur Publications a même rajouté un peu de boue qui donne un effet mud fight (via Kantipur)

Si pour quelques <Occidentales cela peut sembler évident que les filles en couverture, « c’est pour faire vendre », les Népalaises à qui j’ai posé la question n’ont pas la même lecture. Smriti n’est pas choquée car « c’est le même traitement de l’information pour chaque Coupe du monde ». Jenija pense que ce n’est qu’un tout petit peu de marketing parce que « oui, les garçons aiment bien voir les filles avec les maillots de foot. Mais beaucoup de Népalaises s’intéressent vraiment au foot ». Sauf que les magazines ne le font pas ressortir.

Beaucoup de supportrices dans les bars népalais

Effectivement, pendant cette Coupe du monde au Brésil, j’ai pu voir beaucoup de filles dans les bars. Certes, il y avait plus de garçons, mais comparant aux bars des autres pays que je connais, la proportion de filles était plus élevée.

On pourrait penser que celles-ci accompagnaient docilement leurs compagnons. Mais les filles étaient aussi animées que les garçons. J’en ai même vu qui soutenaient l’équipe qui s’opposait à celle de leurs copains. Et il y avait pas mal de tables occupées uniquement par des supportrices.

Alors serait-ce un intérêt subit et éphémère à l’occasion de la Coupe du monde ? Il y en a pour qui c’est le cas. Comme Neemila qui aime le foot sans plus. Le soir de Pays-Bas-Argentine, elle portait un maillot des Oranjes. « C’est plus sentimental, parce qu’on a des amis néerlandais », clarifiait-elle. Yuvraj, son mari, confirmait : « C’est vrai, on y va souvent. Mais moi je supporte quand même le Brésil ! »

9 juillet, Sport Bar de Jhamsikhel - (d g. à dr.) Neemila supportrice des Pays-Bas, Kaki supportrice de l'Argentine et Yuvraj supporteur du Brésil © S.H
9 juillet, Sport Bar de Jhamsikhel – (d g. à dr.) Neemila supportrice des Pays-Bas, Kaki supportrice de l’Argentine et Yuvraj supporteur du Brésil © S.H

À côté de Neemila, Kaki avait le maillot de l’Argentine. Mais ce n’était pas par amitié : « Je supporte l’Argentine depuis les trois dernières Coupes du monde ». Et Yuvraj de commenter : « Au Népal, on aime beaucoup l’Argentine parce qu’elle a des joueurs populaires comme Maradona et Messi ».

Jenija n’aurait pas apprécié cette remarque. Elle en a marre de ceux qui pensent que les filles n’aiment le foot que pour les stars. « Le pire c’est quand on me dit que je regarde le foot pour mater les beaux footballeurs ! » s’offense-t-elle.

Les regards déjà tournés vers l’English Premier League

Non, Jenija aime le beau jeu. Il lui arrive d’être « un peu agressive » pendant les matchs. C’est peut-être pour ça qu’elle préfère être seule pour les regarder. Aussi parce qu’elle accorde toute son attention aux commentaires et les analyses d’avant-match, d’après-match et pendant la mi-temps. « D’ailleurs, John Abraham n’avait rien à faire en tant que consultant sur Sony Six. C’est seulement parce qu’il a tourné dans un film qui s’appelle Get Set Goal »

Comme son amie Smriti, Jenija soutenait les Pays-Bas pour le Mondial 2014. Elles ont grimacé quand je leur ai demandé si elles allaient regarder le match de troisième place. Le soir de la défaite des Pays-Bas en demi-finale, Smriti et Jenija étaient déjà passées à autre chose : le début de l’English Premier League le 16 août. Les deux sont fans de Manchester United et sont impatientes de voir les merveilles que va faire Louis Van Gaal avec leur équipe favorite.

Contrairement à ce qu’on peut ressentir à Abidjan, il semble qu’au Népal, les garçons ne sont pas embêtés par les questions des filles qui veulent comprendre les règles du football. « J’ai tout appris en regardant les matchs avec des amis garçons. Ils sont plutôt contents de partager leur passion avec nous », me dit Jenija.

Une passion disproportionnée ?

Malheureusement, parfois la passion prend des proportions démesurées. Les fans de football au Népal ont été un peu déconcertés en apprenant qu’une fille de 15 ans, fan de la Seleçao, s’était suicidée après la lourde défaite de son équipe en demi-finale contre l’Allemagne.

Le soir de la finale, il y avait encore beaucoup de dames au Sports Bar. Elles criaient « Germany » ou « Argentina » et se levaient de leur chaise à chaque belle action. J’ai surtout remarqué qu’une portait un ancien maillot de la Mannschaft floqué de « Ballack » et le numéro 13. Là, on ne pourra pas dire qu’elle a commencé à supporter l’Allemagne après le 7-1 de Stade Mineirão à Belo Horizonte (sauf si elle l’a emprunté à sa grande sœur).

Mais alors, les Népalaises fans du ballon, elles pensent quoi du football féminin ? Pas grand-chose, en fait. Elles ne le regardent pas – même si certaines sont elles-mêmes des footballeuses. Smriti pense que le niveau du football féminin n’est pas assez haut pour que les matchs soient diffusés sur les grandes chaînes, mais elle serait « plus qu’heureuse de pouvoir apprécier un match de football féminin ».

N° 228 de Fr!day Weekly via (Fr!day Weekly)
N° 228 de Fr!day Weekly (via « Fr!day Weekly »)

Au moins Abhishek Mishra a eu la bonne idée de profiter la Coupe du monde pour mettre en avant l’équipe féminine du Népal. Son article « The Chelis[1] are here » est en double-page dans le magazine Fr!day Weekly. On y apprend que cette équipe a été créée en 1986, qu’elle est classée 92e (l’équipe masculine est classée 164e sur 207) et que sa gardienne de but, Chandra Devi Dahal, n’a pas de travail à côté puisqu’elle vie uniquement de sa passion, le football.

Les Chelis participeront au prochain SAFF Women’s Championship qui aura lieu au Pakistan en novembre. Au Népal, on se permet d’espérer à un succès comme elles ont terminé deuxième aux dernières éditions de cette compétition. Après le cricket, le Népal va probablement me rendre accro au football féminin.

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[1] « Nepali Chelis » est le surnom de l’équipe féminine du Népal. « Chelis » veut dire « sœurs » en népali.


Brésil-Allemagne : au Népal, on « supporte le beau jeu »

Il est 1 heure du matin, Katmandou s’éveille. Alors qu’à 21 heures ma petite rue est déjà plongée dans la nuit noire, ce mercredi 9 juillet aux petites heures du matin, les fenêtres de quelques maisons laissent passer les éclairages animés des télévisions. On s’apprête à regarder le Brésil se faire battre par l’Allemagne. Ici, tout le monde le sait, tout le monde l’attend. Même les Népalais qui ont eu une jaunisse subite depuis le début du Mondial.

Pour cette demi-finale entre la Seleçao et la Mannschaft, j’ai décidé d’abandonner les bars semi-mondains pour une ambiance plus populaire.

Ça fait une semaine que je vois qu’un groupe regarde les matchs à côté du temple dédié à Sarasvati, la déesse de la connaissance, en face du supermarché Big Mart de Jhamsikhel, Lalitpur. J’ai opté pour ce lieu sans trop savoir à quoi ressemblerait l’ambiance.

Le problème de la mousson

Dans l’après-midi du mardi 8, j’y suis passé pour me faire confirmer que le match y sera projeté.  Pendant qu’il traficotait des câbles, Bibke m’a conseillé d’arriver à 1h30 pour avoir de la place en précisant que ces projections sont organisées par le Saraswoti Yuva Parivar Social Club.

9 juillet 2014, Saraswoti Yuva Parivar Social Club de Jhamsikhel, Lalitpur - Le vidéoprojecteur affiche "No Signal" sur le mur-écran © S.H
9 juillet 2014, Saraswoti Yuva Parivar Social Club de Jhamsikhel, Lalitpur – Le vidéoprojecteur affiche « No Signal » sur le mur-écran © S.H

À 1h36, il y a une centaine de personnes dans cette salle ouverte sur un court de badminton en plein air. Mais rien sur le mur blanc qui va servir d’écran. Un jeune garçon essaie de bien orienter le vidéoprojecteur, mais ce n’est pas là le problème. C’est la mousson. Et comme à chaque fois qu’il pleut, le fournisseur de télévision par satellite du Népal, Dish Home ne reçoit pas de signal.

Je n’ai pas envie de manquer une seconde de ce match et je me dirige à Dhunge dhara, à environ 200 mètres. Ici les images sont bien projetées sur une bâche blanche qui donne de sales reflets qui me piquent les yeux. Seuls deux gars sont assis à la « terrasse » couverte d’une petite boutique. Le bruit de la pluie sur la tôle couvre les commentaires. Mais on ne va pas chipoter. Quand je demande aux duo spectateur si je peux me joindre à eux, on me répond : « Bien sûr, mon frère ».

9 juillet 2014 à Dhunge dhara, Jhamsikhel - On apprécie un Bollywood en attendant le coup d'envoi de ce Brésil-Allemagne © S.H
9 juillet 2014 à Dhunge dhara, Jhamsikhel – On apprécie un Bollywood en attendant le coup d’envoi de ce Brésil-Allemagne © S.H

Les hymnes nationaux résonnent. David Luiz et Julio Cesar brandissent le maillot de Neymar. Je trouve ça ridicule. Premièrement, Neymar ne m’a jamais impressionné dans cette Coupe du monde. Deuxièmement, ces niaiseries à l’eau de rose m’exaspèrent. Ils se sont crus dans Mighty Ducks ou quoi ? Je tends l’oreille, mais n’entends pas les violons.

Dédier la troisième place à Neymar ?

On peut trouver tous les torts qu’on veut à Lance Armstrong. Mais au moins lui il avait attendu de franchir la ligne d’arrivée de Limoges sur le Tour 1995 en tête pour faire une dédicace émouvante à son coéquipier Casartelli, mort sur l’étape précédente. Si le samedi 12 juillet les Brésiliens décident de jouer au foot au lieu de jouer la comédie, peut-être qu’ils pourront dédier leur troisième place à Neymar en battant l’Argentine.

À en juger leurs réactions sur les différentes actions de ce début de match, je suppose que mes deux compagnons supportent l’Allemagne. Quelques passants viennent s’abriter de la pluie sous la tôle de notre « terrasse » et en profite pour regarder le match. Au premier but de Müller, il n’y a plus de doutes : les cris de joie montrent que les propriétaires des lieux sont pour les Allemands. Ceux qui nous ont rejoint aussi, même s’ils sont moins démonstratifs. S’ensuit le festival de buts pendant six minutes. Pour célébrer chacun d’eux, les supporteurs tapent sur le rideau métallique de la boutique.

À la 28e du match, une fourgonnette s’arrête près de notre boutique-cinéma. Le chauffeur jette un coup d’œil au score et hurle « Geemanyyyyyy ! » en redémarrant. Il manque le but de Khedira de quelques secondes. Dix minutes avant la pause, c’est un taxi qui se gare à côté de nous. Comme dans un drive-in américain, il reste dans sa voiture pour suivre le match.

À la mi-temps, je décide de repartir du côté du temple Sarasvati. Bien que le spectacle télévisuel soit fort, j’ai envie d’un peu plus d’ambiance.

Pleurs brésiliens, rires népalais

Il pleut moins. Quand j’arrive au Saraswoti Yuva Parivar Social Club, Peter Shilton et Mikaël Silvestre (qui semble très tendu, haut perché sur son tabouret), projetés sur le mur, nous gratifient de leurs analyses. Sous le préau tout le monde s’en fout. Avec 5-0 à la mi-temps, pas besoin d’avoir été latéral gauche de Manchester United pour comprendre que les Brésiliens sont dans la merde.

La deuxième période reprend et on éteint les lumières. Silence dans la salle. Les spectateurs ici sont nettement plus attentifs que dans les bars. Pas de bruit de verres et de bouteilles non plus, mais il y a tout de même une forte odeur d’alcool.

Là aussi, j’ai l’impression qu’on est plus pour les Allemands. Mais quelque soit le sens de l’attaque, il y a toujours des exclamations dans le public. Ils applaudissent les belles actions. On se moque quand même beaucoup des Auriverde : à chaque fois qu’on voit le ralenti d’un Brésilien grimaçant et des supporteurs en pleurs dans les gradins, les spectateurs du Saraswoti Yuva Parivar Social Club rigolent. Le commentateur anglais de la chaîne indienne Sony Six aussi n’est pas tendre avec la Seleçao. « Scolari cherche un endroit où se cacher » est le genre de commentaires qu’on peut entendre en début de cette deuxième période.

Les acclamations sont bruyantes devant ce mur-écran à la sortie de Klose qui est remplacé par André Schürrle. Dix minutes, nouvel éclat pour célébrer le but du nouvel entrant. Les mêmes cris se font entendre, encore dix minutes plus tard.

« Je supporte le beau jeu »

Lorsque Oscar marque son but à la 90e minute, les cris retentissent avec la même intensité. À moins qu’il y ait autant de fans du Brésil que de fans de l’Allemagne ce soir (ce qui m’étonnerait), je crois que les Népalais aiment voir des buts, quelque soit l’équipe qui marque. C’est quelque chose que j’avais déjà remarqué lors du match Brésil-Mexique. Au Purple Haze, j’observais un téléspectateur qui était animé autant par les attaques brésiliennes que celles des Mexicains. « Je supporte le beau jeu », m’avait-il expliqué.

À la fin de cette première demi-finale du Mondial 2014, le public du Saraswoti Yuva Parivar Social Club applaudit respectueusement et pousse quelques gentils cris. La lumière se rallume pour que je constate qu’il n’y a qu’une dame dans la salle.

Le comportement des téléspectateurs présents m’a rappelé celui des Nosybéens. On ne reste pas sur place pour débriefer. On rigole un peu, on se sert la main et on rentre chez soi. Et c’est toujours comme ça même après un match diffusé dans un bar. J’apprécie cette attitude népalaise : on profite du « beau jeu » et on en reste là.

Bien sûr, j’aime bien ces moments où l’on refait le match aussi. Mais quand ce sont des analyses pompeuses à la Roustan, ça me donne mal au crâne. Pour ça, je préfère le pragmatisme et le ton décalé de So Foot. Avec eux, mes impressions peuvent aussi bien être confirmés que mes mauvais jugements éclairés.

Özil trop poli, le canular Fred

L’éclairage c’est pour Özil. Je croyais qu’il avait perdu son mojo à cause des mauvaises ondes du côté de Highbury. Mais So Foot voit plus juste :

Özil (6,5) : Le type trop poli pour enfoncer le clou. A coup sûr, Mesut est le genre d’homme à ne pas oser prendre la dernière olive dans le pot alors qu’il en meurt d’envie.

La confirmation c’est pour le n°9 brésilien dont la présence dans le onze de départ reste une surprise pour tout le monde :

Fred (2) : Au cas où les Brésiliens ne saignaient pas assez des yeux en le voyant sur la feuille de match, le réalisateur inflige ses courses au public sur l’écran géant. Il fallait prévenir tout le monde si le type est le Rémi Gaillard local, parce que c’est de loin le plus beau canular de l’année.

Tout est dit.

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France-Allemagne : humours bleus, amour vache

Jusqu’ici, j’avais suivi cette Coupe du monde 2014 dans des ambiances cosmopolites, entre Népalais, expatriés et touristes. Nostalgique de l’euphorie du virage nord du Stade Vélodrome, j’avais envie de suivre un match dans un contexte plus homogène. (Crédit photo : Stéphane Huët)

Je n’avais pas trouvé d’Anglais pour suivre les matchs des Three Lions et j’avais raté les deux premiers matchs des Bleus. Pour France-Équateur, j’étais avec deux Français. Un petit comité sympathique qui m’a permis de ne pas regretter toute l’organisation (sieste, etc) pour voir ce match – nul et sans suspense –  qui commençait à 1 h 45.

Pour France-Nigeria (2-0), j’étais allé un peu en dilettante et j’ai raté la première mi-temps. Je portais aussi le maillot de la Côte d’Ivoire et ça en avait titillé quelques-uns.

France-Allemagne était donc l’occasion de me mettre vraiment dans cette atmosphère 100 % française que je cherchais. J’aime cette sensation d’être emporté malgré moi par les clameurs de personnes qui supportent leur pays.

Où suivre un match des Bleus à Katmandou ?

Il y a 239 Français au Népal selon les chiffres officiels. En fait, il y en a un peu plus si l’on compte les dizaines de stagiaires et bénévoles qui ne sont pas enregistrés au consulat de France à Katmandou.

Je pensais que ce serait facile de trouver un rassemblement de Français dans un bar de Katmandou pour ce quart contre l’Allemagne. Mais de la chaise où je recevais les informations pour la soirée, il m’a semblé qu’il était aussi difficile de choisir un lieu que de savoir si Didier Deschamps devait mettre Griezmann titulaire. On hésitait entre le Sports Bar Jhamsikhel et l’Arena Sports Lounge de Thamel. C’est finalement le Buzz Café de Bulawatar qui a été choisi. En recherche d’émotions, j’ai suivi la vague bleue. Mais aussi parce que j’avais envie de taquiner un peu.

Ce vendredi 4 juillet, j’ai pensé mettre le maillot de la Turquie, mais ça aurait agacé non seulement les Français, mais les supporteurs de l’Allemagne aussi.

Le chauffeur de taxi (qui était sûr que l’Allemagne allait gagner) a eu du mal à trouver le Buzz Café. J’y suis arrivé alors que le match avait commencé depuis sept minutes. Les Français et les Népalais supportant les Bleus étaient éparpillés dans le jardin et sur la terrasse. Avec cette configuration, j’imaginais mal l’ambiance unie dans laquelle j’étais venu me perdre. Mais peut-être allait-elle se répandre grâce à ces groupes dans chaque coin du café ?

Les supporteurs de l’Allemagne étaient là

Treizième minute du match. Coup franc de Kroos, mauvais marquage de Varane et but de Hummels. Au Buzz Café, il n’y a eu qu’un timide « houra ». On s’est demandé si le ballon était bien rentré. Lorsque ça a été confirmé à l’écran, un groupe de Népalais s’est enfin levé les bras en V pour célébrer le but. On alors constaté que les supporteurs de l’Allemagne, bien qu’en minorité, étaient eux compacts au milieu de la terrasse.

Parmi les téléspectateurs, on parlait du physique disgracieux de Schweinsteiger « qui a pourtant une super meuf » ou de la « coupe de cheveux ridicule » de Joachim Löw. Giroud, Debuchy et Pogba ont été épargnés par ces remarques. J’ai aussi entendu que si la France n’arrivait pas au bout dans cette Coupe du monde, « c’est parce qu’elle n’a plus de stars, comme Zidane ou Platini ». Même si Platini n’a jamais amené la France en finale d’une Coupe du monde et qu’on a vociféré que les « stars » de l’équipe de France avaient ruiné le Mondial 2010, cette théorie tient plutôt la route.

À côté de moi, on a commencé à s’énerver à cause des fautes des Allemands et du manque de réalisme des Français. C’est Müller qui me tapait sur le système à toujours aboyer pour demander une faute.

« Ils ne sont même pas Allemands, putain ! »

Globalement, le Buzz Café ressemblait à ce qui se faisait sur la pelouse du stade Maracanã : des petites vagues, de la nervosité, des supporteurs allemands qui se faisaient entendre et un peu de placidité. Ce n’était pas la liesse à laquelle je m’attendais.

Pendant l’Euro 96, une minuscule télévision de chambre d’étudiant diffusait le quart de finale France-Pays-Bas au Nautilus, le club de mon village, Albion. Les Albionais fans des Bleus avaient été beaucoup plus bruyants que les nombreux Français au Buzz Café ce vendredi 4 juillet. Peut-être parce qu’en 1996, on avait plus de raisons d’y croire à une qualification.

À la fin du match, les supporteurs de l’Allemagne ont exprimé discrètement et brièvement leur joie. Lucas, un Français avec qui je regardais le match, dépité par la défaite des Bleus ne comprenait pas ce comportement : « Ils ne sont même pas Allemands, putain ! » Comme je comprends ces gens qui n’ont pas leur nation représentée à la Coupe du monde…

Après avoir chambré gentiment Lucas, il a enfin répliqué comme mes amis d’Avignon avaient souvent l’habitude de réagir : « Et l’île Maurice, elle en est où dans la Coupe du monde ? » J’ai même été étonné que cette question arrive si tard, à ce stade de la compétition. La frustration de la défaite, sans doute.

Ça m’a ramené bien loin. En 2006, j’étais au Black Sheep Irish Pub de l’Isle-sur-la-Sorgue avec des amis pour regarder le match Corée du Sud-France. J’avais poussé un cri et levé le poing quand Park Ji-Sung avait égalisé à la 81e minute. Mes amis étaient abasourdis en me voyant faire ce geste que je n’ai jamais pu justifier. « Parce que je suis content pour Park Ji-Sung : il joue à Manchester United » ou « c’est pour le beau jeu, ça met du suspense. C’est cool, non ? ». Non. Rien n’était passé.

Quatre ans plus tard, alors qu’on était dans les gradins du Stade de France pour France vs Biélorussie, mon ami Loïc m’en parlait avec encore un peu d’amertume et d’incrédulité – peut-être qu’il m’en veut toujours ? C’est pourtant simple : c’était de la provocation stupide. Comme quand je mets le maillot de la Côte d’Ivoire pour un France vs Nigeria.

J'ai aussi un beau maillot de l'équipe de France de 1998 © S.H
J’ai aussi un beau maillot de l’équipe de France de 1998. Et alors ? © S.H

Malgré mes espiègleries, Lucas finira par comprendre ce que Loïc sait déjà. J’aime la France, ses Français(es), ses cuisses de grenouille, sa Nouvelle Vague et même sa Ligue 1. C’est parce que je l’aime tellement que je ne peux m’empêcher de la châtier.

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* Un humour bleu, qui serait du côté de la fantaisie et du rêve, voire de l’absurde (référence aux « contes bleus »).


À Katmandou, la Coupe du monde m’a rendu malade

Aucun écran géant dans les rues, pas de cris qui risquent de réveiller les anti-foot et pas de bars ouverts après 22 h. Ces deux dernières nuits ont été paisibles à Katmandou. Dans la soirée du mardi 1er juillet, beaucoup craignaient que les deux prochains jours sans match allaient être tristes. Pour moi, cette pause arrivait à point nommé…

Deux jours de repos pour les joueurs encore dans la course pour gagner la Coupe du monde, c’est aussi deux jours de repos pour les supporteurs.

Je sais que les médisants pensent que nous nous fatiguons seulement en levant le coude et en hurlant devant l’écran. Mais en ce moment être amateur de foot, c’est toute une organisation. Particulièrement en Asie.

 

Dhunge dhara à Dhobighat, Lalitpur - La bâche qui sert d’écran géant pour projeter les matchs a été remontée pendant ces deux jours de repos © S.H
Dhunge dhara, Lalitpur – La bâche qui sert d’écran géant pour projeter les matchs a été remontée pendant ces deux jours de repos © S.H

Techniques pour tenir le choc

Depuis le 13 juin à 1 h 45, les nuits de sommeil sont très courtes – à cause de ces 8 h 45 qui séparent le Népal du Brésil. Dans notre Etat zombiesque, il arrive qu’on ne se rende même compte que les journées passent. Je vois néanmoins beaucoup de footeux de Katmandou en grande forme depuis le début de la compétition. Chacun a sa technique pour tenir le choc.

Jenija, animatrice radio, est naturellement enjouée pour suivre tous les matchs de la Coupe du monde. Elle s’était même « entraînée à l’insomnie » et trouve que les jours de repos sont pénibles. Un peu comme Bimal, étudiant et fan du Brésil. Il n’a pas l’intention de manquer un match de son équipe qui, selon lui, gagnera la Coupe du monde. Sa technique est simple : « Pour rester éveillé, il suffit de réviser les cours jusqu’à l’heure des matchs ». Ce qui ne m’explique toujours pas pourquoi il n’est pas sur les rotules en journée – je l’ai rencontré alors qu’il terminait un match de futsal. À cette question, Bimal me répond en haussant les épaules.

J’ai remarqué que quelques malins et malignes invitaient leur patron à suivre les matchs avec eux – la méthode suprême. J’imagine bien un jeune expatrié en train de dire à son supérieur : « Ce soir, on va au bar pour regarder le match de notre pays. Tu viens avec nous ? » On joue sur l’émotionnel et, en plus, on est naturellement excusé pour une petite heure de retard le lendemain matin au boulot.

Abhishek, journalise et enseignant, préfère la jouer raisonnable. « Je rentre à la maison, je prends une douche et je fais une bonne sieste jusqu’à l’heure des matchs ». Et s’il est quand même fatigué, « il reste les congés maladies ». Facile.

Fatigue+vent+travail = …

J’avais opté pour la méthode d’Abhishek (avec quelques ajustements) dès le début de la Coupe du monde. Couché à 21 h 30, je me faisais réveiller par l’alarme de mon XOLO à minuit. Une tasse de café et j’enfourchais le scooter pour parcourir quelques hectomètres pour être devant le grand écran d’un bar à 0 h45. Mais parfois la tentation était trop forte. Il fallait regarder le match de 21 h 45 et celui de 0 h 45. Dans ce cas, pas de sieste possible.

Les nuits katmandaises se sont rafraîchies depuis l’arrivée (tardive) de la mousson. Alors, fatigue accumulée + un petit vent frais nocturne + une journée normale le lendemain = rhume. Et quand on entre dans des bâtiments climatisés après avoir donné quelques coups de pédales sous la chaleur étouffante de Katmandou, ça n’arrange pas les choses.

Même la miraculeuse huile essentielle du Népal, Sancho, n’a pu me sauver de cet état de fatigue. Depuis deux semaines, le Hot Lemon/Honey with Ginger est devenu ma boisson préférée. De temps en temps une goutte (ou deux) de rhum s’est autorisée à se mélanger au breuvage thérapeutique pour être bien sûr de tuer toutes les microbes.

 

Hot Lemon/Honey with Ginger
Hot Lemon/Honey with Ginger, une boisson que l’on retrouve dans tous les bons bars de Katmandou © S.H

Finalement j’ai préféré ralentir prudemment le rythme en préférant le streaming maison aux ambiances de bars pour regarder les matchs. J’ai même sagement (mais péniblement) substitué les matchs tardifs à quelques heures de sommeil.
Finalement, ces deux jours de pause entre les huitièmes et les quarts de finale étaient très attendus. Et pourtant, il paraît que je n’étais pas en forme mercredi soir. « C’est peut-être parce qu’il n’y a pas de match ce soir ? », m’a-t-on suggéré. On dirait que d’une manière ou d’une autre, le football est toujours lié à mon état actuel.

Les commerçants contents de la pause

Ces deux soirées sans match ont aussi été profitables pour ces personnes qui nous permettent d’apprécier la Coupe du monde dans des lieux sympathiques de Katmandou et Lalitpur. Kanhaiya, gérant de l’Arena Sports Lounge de Thamel me disait que même s’il est un grand amateur de football, les deux jours de pause allaient lui faire du bien.

Statut de sofoot.com le mercredi 2 juillet (via Facebook)
Statut de sofoot.com le mercredi 2 juillet (via Facebook)

J’ai suivi le conseil de So Foot pour être en forme ce vendredi 4 juillet qui nous offre un alléchant France-Allemagne. En plus, j’ai l’occasion de m’incruster dans un groupe de supporteurs français.

Ce dimanche 6 juillet commence une nouvelle pause de deux jours dans ce Mondial 2014. Ça aurait pu être un week-end de repos pour les fans de sport. Mais il y a la finale hommes de Wimbledon ce même dimanche. Bien que mon poulain Andy Murray ne soit plus dans la partie, je serai attentif à ce qui se passe sur le gazon londonien – après avoir regardé qui aura reçu le Venus Rosewater Dish la veille, évidemment.

Mais surtout, pendant que le Mondial s’achève, c’est le Tour de France qui commence. Un événement que je peux difficilement manquer. Le sport (à la télé) va me tuer.

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Voir le football anglais et mourir

BILLET D’HUMEUR | Après deux semaines de compétition, les matchs de poules du Mondial 2014 sont terminés. La compétition aura un goût amer avec l’élimination de l’Angleterre que je supporte sans relâche depuis 18 ans. Peut-être est-ce le moment de retrouver un peu de lucidité pour choisir une nouvelle équipe à suivre ?

« Frank ! Puisque tu vas dériver vers la MLS, je te donne l’occasion de jouer ton dernier match de Coupe du monde. Et tu auras le brassard ! ».
C’est comme ça que j’imagine Roy Hodgson, debout devant ses 23 joueurs, s’adressant à Frank Lampard avant le match du mardi 24 juin contre le Costa-Rica.

Et comme il avait déjà traversé l’Atlantique, Lampard n’a pas attendu le début de la MLS. Lors du dernier match de l’Angleterre dans ce Mondial 2014, il nous a montré qu’il était bel et bien un footballeur en perdition.

England ! England ! England !

Ça fait 18 ans que je suis avec une passion démesurée les Three Lions. Par candeur ? À cause de mon ignorance du football (Existe-t-il vraiment d’autres championnats à part l’English Premier League ? Un jour, on m’a même dit que je supportais « l’ancien colon ».

Ce n’est même pas par imitation : dans ma famille, on supporte les Bleus, la Squadra Azzura et la Seleçao. Comprenez-nous, pauvres Mauriciens, qui n’avons pas encore eu notre pays représenté en Coupe du monde.

Cette ferveur a commencé en 1996, quand l’Angleterre recevait le Championnat d’Europe. « Football’s coming home !», disait alors l’hymne officiel de l’équipe d’Angleterre. C’était une purée sucrée que seule la britpop est capable de nous fourguer. Elle m’avait pourtant ému et m’avait laissé imaginer Alan Shearer en train de brandir le trophée européen.

C’est cette année que j’ai découvert Paul Gascoigne, un personnage que j’ai tout de suite admiré. Mes oncles m’ont parlé de ses larmes après avoir reçu un carton jaune contre l’Allemagne en demi-finale du Mondial 90, synonyme d’une suspension en cas d’éventuelle finale (l’Angleterre avait finalement perdu contre la Mannschaft). J’ai eu du mal à croire que cet ogre avait pu pleurer pendant un match.

Des ennemis ? Le football allemand…

Six ans plus tard, c’est encore contre les Allemands que les Anglais sont tombés en demi-finale de l’Euro 96. J’ai alors détesté le foot allemand, décidant que c’était « ennuyeux » sans savoir ce qu’était vraiment le foot chiant – je ne connaissais pas encore le tiki-taka espagnol.

C’est en 1998, que j’ai compris que j’étais un fan « die hard » des Three Lions. Dès le début de la compétition, j’avais été envahi par une mystérieuse excitation. Je rêvais des matchs et ils continuaient à me préoccuper quand j’étais en classe.

Une espèce de voyant avait publié ses prédictions dans un journal mauricien : l’Angleterre allait gagner la Coupe du monde. J’y avais cru. Lors du tournoi, j’étais béat en voyant Glenn Hoddle prendre des notes pendant les matchs. C’était la première fois que je voyais un entraineur avec un stylo et je me suis dit qu’il devait être très intelligent, un fin tacticien.

… et le football argentin !

Michael Owen était alors apparu comme le nouveau petit héros du foot anglais. Mais Diego Simeone est venu gâcher la fête en s’écroulant après avoir été heurté par une aile de pigeon de David Beckham. J’en ai voulu au Spice Boy. Si c’était vraiment pour blesser, j’aurais préféré qu’il mette un bon coup de crampon dans la face : Simeone n’aurait pas eu besoin de simuler et le carton rouge aurait été justifié. J’ai pleuré le soir de ce match.

Le lendemain, on m’a parlé de la « Main de Dieu » de Maradona. Je n’avais que huit mois à l’époque de Mexico86 et (je le rappelle) je ne suis pas Anglais. Je n’avais donc aucune raison d’avoir de la rancœur par rapport à cette histoire. Mais je me suis senti très concerné. J’ai décidé de haïr le foot argentin aussi. Le passage de Tevez à Manchester United et la gueule sympathique de Messi n’y auront rien changé.

Nouvelle déception en 2002

Évidemment, je n’ai pas été triste que l’Albiceleste soit coincée à la phase de poule en 2002. Surtout que Beckham marqua un penalty contre eux dans ce groupe F. J’ai ensuite tremblé au début du quart opposant l’Angleterre au Brésil. Le peu d’espoir qui était né après l’ouverture du score par Owen était très vite retombé après l’égalisation de Rivaldo avant la pause. Et quand le moustachu David Seaman s’est laissé avoir par un lob de Ronaldinho, je n’ai même pas voulu regarder la fin du match.

Heureusement, toute ma peine avait été oubliée grâce au fou rire que j’ai eu en entendant un commentateur français qui disait que le Sénégal, arrivé jusqu’en quart de finale de la compétition, était l’équipe « la plus française du tournoi parce que beaucoup de Sénégalais [jouaient] en Ligue 1 ». Tous les moyens sont bons pour s’accrocher.

L’envie (provisoire) d’être un hooligan

En 2006, la tristesse de 1998 s’est transformée en rage. Je ne comprendrai jamais comment CR7 a osé influencer l’arbitre pour mettre un carton rouge à son coéquipier d’alors, Wayne Rooney (surtout que la faute n’était pas très évidente). Pendant quelques heures, j’ai eu envie d’être un hooligan et de casser des União Metalo-Mecânica. Mais je suis resté enfermé dans l’appartement aixois où je squattais et j’ai bu une bière.

La rage a très vite été calmée par la non-qualification de l’Angleterre pour le Championnat d’Europe 2008. Petit à petit, cet abattement laissera la place au doute.

Mon fanatisme imperturbable a été remis en question pendant le Mondial en Afrique du Sud. Je me suis alors réconcilié avec le foot allemand en voyant la supériorité des joueurs de Joachim Löw. Pour moi, ils méritaient de gagner le Mondial 2010, mais Paul le Poulpe en avait décidé autrement. Pour une fois, j’avais admis que l’Angleterre n’avait ni le niveau, ni le mérite d’aller plus loin.

2014, notre année… et puis non

Enfin, pendant les deux années où j’ai vécu à Madagascar, j’étais relativement coupé de l’euphorie footballistique. L’Euro2012 ne semblait pas très intéressant. J’avais suivi attentivement le premier match des Anglais contre les Bleus – j’étais d’ailleurs le seul fan anglais dans un bar de Nosy Be rempli de Malgaches supportant « l’ancien colon » et quelques Français.

J’ai tout de même eu un petit regain d’assurance cette année. Je pensais que 2014 allait être la nôtre. L’English Premier League est tellement populaire au Népal qu’il y a beaucoup de fans des Three Lions à Katmandou. Je me suis vite senti accompagné, faisant partie d’une grande famille. En plus les joueurs anglais avaient été convaincants pendant la phase des qualifications.

Mais j’ai senti que tout dégringolait lors des matchs de préparation. Après le nul contre le Honduras, je me suis demandé s’il fallait vraiment attendre des merveilles de Roy Hodgson.

Pour le match contre l’Italie, j’ai rejoint des amis népalais au FC Sports Bar de Jhamsikhel à 3h45 du matin (foutu décalage horaire). J’avais acheté un maillot anglais à NRs 600 (4€60) et j’étais à bloc. La déception a été violente. Rooney m’a semblé peu déterminé (peut-être qu’il faut vraiment abandonner la Champions League les années de Mondial…)

Pour le match contre l’Uruguay, je suis allé seul jusqu’à Thamel pour me glisser dans le Purple Haze, rempli de fans de l’Angleterre. Je portais toujours le maillot et il s’est produit quasiment le même scénario que contre l’Italie.

15 juin 2014 (3h45 du matin), FC Sports Bar de Jhamsikhel - de g. à d : Prasharya, Rabin, Veenod et un mauricien © Amit, le serveur du FC Sports Bar
15 juin 2014 (3h45 du matin), FC Sports Bar de Jhamsikhel – de g. à d : Prasharya, Rabin, Veenod et un mauricien © Amit, le serveur du FC Sports Bar

Après que ma frustration m’ait poussé à maudire Rooney, Gerrard, Sterling et surtout Roy Hodgson, je me suis demandé ce que pouvaient bien ressentir les vrais Anglais.

« Arriving after elimination ? Priceless… »

Le mardi 24 juin, mon meilleur ami, aussi fan de l’équipe d’Angleterre n’avait « pas le cœur à regarder » leur match contre le Costa-Rica, m’a-t-il écrit depuis l’île Maurice. Même si moi j’ai voulu aller au bout de la torture, je ne suis pas sorti : enfermé chez moi, je me suis servi un Ricard pour regarder le match avec un décalage entre le son et l’image (grâce au mauvais streaming).

Même si je ne m’attendais pas à un réveil spectaculaire des Anglais, j’ai été extrêmement déçu par leur jeu. J’ai regretté que Hodgson fasse autant de changements pour ce dernier match sans enjeu alors qu’il aurait dû en faire quelques-uns dès le deuxième. J’ai saoulé ma femme avec des commentaires inutiles (c’est prouvé : les joueurs et entraîneurs n’entendront jamais nos cris lorsque nous sommes devant l’écran) pendant le match.

24 juin 2014, Estádio Mineirão, Belo Horizonte - Supporteurs anglais lors du match Costa-Rica vs Angleterre (capture d'écran)
24 juin 2014, Estádio Mineirão, Belo Horizonte – Supporteurs anglais lors du match Costa-Rica vs Angleterre (capture d’écran itv Sport)

C’est fou comme je peux prendre à cœur ce genre de choses. J’ai mis 2 ans pour pardonner à CR7 (comme si qu’il avait besoin de mon pardon) le coup qu’il a fait à Rooney en 2006. Parfois je prie sérieusement avant que Gerrard[1] tire un coup franc. Il arrive que je me demande si mes actions (porter le maillot ou pas, regarder le match ou pas) n’ont pas une incidence sur la performance des joueurs anglais.

Et maintenant, on supporte qui ?

Rabin, un Népalais avec qui j’ai regardé Angleterre-Italie m’a dit : « maintenant je supporte les Pays-Bas, parce que mon équipe est éliminée. Et toi ? » Mais quelle autre équipe veut-il que je supporte ?

Ces petits fourmillements que j’ai quand ils entrent sur le terrain, cette façon que j’ai de réagir impulsivement, les larmes après une défaite. Aucune autre équipe ne me fait ça (à part le Club M et Manchester United, bien sûr). Pas la France, pas l’Italie, pas le Brésil – même pas Sur la route de Madison. Je ne cherche plus à comprendre : ces joueurs me font vibrer et c’est bien comme ça.

Je me demandais ce que devaient penser les vrais Anglais après la défaite contre l’Uruguay. Ce mardi 24 juin, j’en ai eu un aperçu. J’ai entendu ces supporteurs dans le stade s’époumoner à chanter l’hymne national britannique. Je me suis posé la question : si les Bleus avaient été dans la même situation (sûrs d’être disqualifiés), est-ce que les supporteurs français auraient chanté La Marseillaise avec autant d’entrain ?

Ces Anglais ont encouragé leurs joueurs tout au long du match. Ça m’a rappelé que les supporteurs mancuniens n’avaient pas arrêté de chanter « 20 times » alors que les Red Devils étaient menés 3-0 contre Liverpool en mars dernier.

C’est ça qui rend le foot anglais beau à mes yeux. La capacité de me hérisser les poils alors que je suis devant une télévision à des milliers de kilomètres du stade où a lieu le match. Et en Premier League, on ne lance pas de banane à un joueur et on n’imite pas le cri des singes.

Un jour, j’irai vraiment poser mes fesses sur un siège de Stretford End pour encourager les Red Devils. Mais avec ce que me fait le foot anglais à distance, j’ai peur de faire une crise cardiaque dès l’entrée des joueurs sur la pelouse.


[1] Mes amis fans de Manchester United m’en voudront peut-être, mais pour moi Steven Gerrard est un grand joueur, respectable et admirable. Tout grand fan des Red Devils que je suis, j’ai été triste que le dernier championnat lui passe sous le nez – surtout pour que ce soit City qui en profite.


Népal : les différentes ambiances pour suivre le Mondial 2014

8 heures 45 séparent le Népal du Brésil. Une soirée du Mondial brésilien commence à 21h45 au Népal pour se terminer à 5h30 le lendemain matin. Les matchs sont diffusés à 21h45, 00h45 et 3h45. Les footeux népalais doivent donc être vaillants pour suivre cette Coupe du monde 2014.

Jeudi dernier, le match d’ouverture Brésil-Croatie a été diffusé à 1 heures 45 du matin au Népal. Il m’a fallu sillonner les rues de Lalitpur et de Katmandou pour enfin trouver un bar – l’Everest Irish Pub de Thamel – qui avait l’air ouvert : une grille laissait passer les lumières du vidéo-projecteur et les commentaires du match.

J’avais pourtant appelé et envoyé des mails à la plupart des bars pour m’assurer qu’ils diffuseraient bien les matchs. Tous m’avaient affirmé  que oui. Pourtant le soir du premier match, ils étaient tous fermés. Les propriétaires avaient oublié de préciser qu’il fallait arriver avant 22 heures 30.

Coupe du monde 2014 - Horaires de diffusion des matchs de pool au Népal (via Kantipur TV)
Coupe du monde 2014 – Horaires de diffusion des matchs de pool au Népal (via Kantipur TV)

À Katmandou, les bars ferment généralement à 23h, minuit grand maximum – si l’on exclut les discothèques OMG et Fire Club. Alors, certains bars et restaurants (presque tous) ont fait un effort spécial pour la Coupe du monde. Ils restent ouverts jusqu’à la fin du troisième match de la soirée (qui commence à 3h45 du matin au Népal).

Plus d’entrée après 23 heures

Malgré ces écarts tolérés par les autorités népalaises, théoriquement les bars n’ont pas le droit de laisser entrer du public après 23 heures. Les fans de foot doivent donc arriver avant la fermeture officieuse, même s’ils veulent regarder le match de 3h45, le lendemain matin.

Pour voir le deuxième match de la soirée (qui commence à 00h45 au Népal), ça va encore. On regarde volontiers un Mexique-Cameroun en attendant l’alléchant Espagne -Pays-Bas. Mais il ne faut pas trop se laisser aller si votre équipe favorite marque des buts après minuit. Avant le début du deuxième match de la soirée, le gérant du bar passe de table en table pour glisser « ne criez pas trop fort s’il vous plaît ». Et oui, fermeture officielle à 23h. On n’a pas envie que les voisins appellent la police.

Affiche improbable dans un bar qui diffuse un match de Coupe du monde © S.H
Affiche improbable dans un bar qui diffuse un match de Coupe du monde © S.H

Si on veut regarder le dernier match de la soirée brésilienne (3h45 au Népal, donc) ça fait plus de quatre heures d’attentes. C’est énorme. Surtout si l’on doit se taper d’un ennuyeux Colombie-Grèce , suivi d’un Uruguay-Costa-Rica avant de déguster un Italie-Angleterre.

Des consignes respectées… au moins le premier jour

Voici une astuce pour profiter du dernier match dans l’ambiance d’un bar katmandais sans risquer de finir complètement saoûl à 5h30 du matin.

La première étape est de sympathiser avec un serveur de votre bar préféré – au hasard, je dirais le FC Sports Bar de Jhamsikhel où j’ai découvert le cricket. Chose très facile à Katmandou, car tous les barmen sont vraiment aimables (sans vouloir faire des généralités niaises). Moi j’ai fait la connaissance d’Amit[1], fan du Brésil. Demandez à ce barman s’il peut vous laisser entrer après 22h30. Prenez son numéro et prévenez-le quelques heures avant votre arrivée. Ça vous laisse le temps de faire une petite sieste entre le dîner et le match de 3h45.

Quand vous êtes devant le bar, il suffit de passer un coup de fil à Amit pour lui signaler votre arrivée. L’inconvénient, c’est que les serveurs aussi doivent se reposer entre les matchs quand les bars sont déserts. Il se peut donc que vous n’ayez aucune réponse. Surtout, n’hésitez pas à toquer deux gentils coups sur le portail. Un agent de sécurité viendra vous ouvrir avec indifférence comme si c’était normal d’entrer dans le bar à cette heure.

FC Sports Bar, 15 juin - Le repos de barmen, bien mérité © S.H
FC Sports Bar, 15 juin – Le repos de barmen, bien mérité © S.H

Vous vous installez sur un tabouret dans ce grand bar où seulement deux personnes sont assises en train de regarder le Chinatown de Polanski sur une petite télévision. Vous pensez alors être un privilégié : « J’ai trop de la chance qu’Amit ait prévenu de mon arrivée ». C’est seulement quand vous voyez une trentaine de personnes entrer dans le bar que vous comprenez que la consigne d’arriver avant 23h n’a tenu que pour la première soirée du Mondial. Amit viendra vous voir 5 minutes avant le début du match pour s’excuser« Désolé, je me reposais un peu, mais je suis content que tu aies pu rentrer ».

Du foot et du rock

Si ça ne se déroule pas aussi facilement, il reste toujours deux solutions à Thamel, le quartier qui se couche le plus tard à Katmandou (2h du matin, wow !). Il y a donc l’Everest Irish Pub, précédemment cité.

L’ambiance y est lugubre et, quand j’y suis allé, certains spectateurs lançaient des commentaires des plus douteux sur chaque pays participant à la Coupe du monde. Mais le serveur qui viendra vous ouvrir la grille (il faut aussi prendre son numéro) est vraiment sympathique.

Il y a aussi le Purple Haze Rock Bar. Ici, après l’heure légale de fermeture (minuit), il suffit de pousser la porte et de monter les marches pour suivre les deux derniers matchs de la soirée. Si vous aimez le rock, vous pouvez aussi regarder le match de 21h45 tout en vous défonçant les tympans avec les groupes népalais qui se déchainent à reprendre Rage Against The Machine, The Doors ou Nirvana sur la scène. J’ai une affection indescriptible pour ce lieu qui pue la bière, les spectateurs titubent au rythme de la musique et hurlent quand un but est marqué.

Purple Haze Rock Bar, 17 juin - Killing in the name of avec Belgique vs Algérie en fond © S.H
Purple Haze Rock Bar, 17 juin – Killing in the name of avec Belgique vs Algérie en fond © S.H

Pour des ambiances moins sophistiquées – quoique le Purple Haze nous accueille sans artifice – il y a enfin les salles de fête des quartiers de Katmandou. Je dois d’ailleurs répondre à l’invitation de Sandeep et Saugat qui suivent les matchs au Party Hall de Tinkune Koteshwor. J’y reviendrai plus tard.

« Drink ?«

Les arrangements particuliers pour les bars poussent la Traffic Police à prendre des dispositions particulières aussi. Dans un article du 10 juin, le quotidien Republica rapporte que les policiers ont prévu de travailler jusqu’à très tard [ENG] pour « promouvoir la conduite sécurisée ». Après le match d’ouverture, vers 3h45, j’ai même vu des éthylotests électroniques, alors que d’habitude, les policiers demandent simplement « Drink ? ».

Ces anges gardiens sont postés à tous les grands carrefours de la ville. Facile donc de les éviter. Mais le meilleur moyen pour éviter de prendre une amende reste la sobriété.

Une semaine avant le début de la Coupe du monde, j’avais senti peu d’enthousiasme chez certains Népalais. Pourtant le foot – surtout l’English Premier League – est un sujet de conversation récurrent ici. Ils disaient qu’ils sentaient moins l’ambiance footballistique, comparé à 2010. « Peut-être à cause de la grande différence de temps ? », avait suggéré Veenod. À ce moment, on ne savait pas encore où on pourrait regarder les matchs.

Une semaine après le début de la Coupe du monde, il suffit de compter le nombre de maillots floqués de Rooney, Neymar Jr. ou Messi pour sentir que Katmandou vibre bien pour ce Mondial 2014.

Stéphane HUËT, Mondoblogueur mauricien qui vit au Népal


[1] Amit est bien plus qu’un numéro de téléphone. Quand je viens au FC Sports Bar pour un match qui débute à 21h45, il me parle de ses prochaines études en Tourisme en Australie, de la tactique du Brésil et son souhait d’ouvrir une entreprise à Katmandou. On parle tellement que ces supérieurs doivent lui rappeler qu’il a des bières à servir.